Le jour de l’éléphant

Cet article est paru dans le numéro 156 (juillet-août 2014) du magazine Globe-trotters édité par ABM.

Le Kenya est une terre de légende. Qu’on en rêve ou qu’on en revienne, le mot ne laisse pas indifférent. Pour certains, il éveille la passion. Pour d’autres, il excite la curiosité. Pour tous il évoque l’Afrique des savanes et des grands fauves. Pour Stéphie, il restera lié aux éléphants rouges du Tsavo, en route pour leur grande migration au début de la saison des pluies.

En matière de parcs et de safaris, le pays offre l’embarras du choix. Moins populaire que la fameuse réserve nationale du Masai Mara ou que le pittoresque parc national d’Amboseli, le parc national du Tsavo n’en est pas moins la plus grande réserve animalière d’Afrique.

Un gigantesque sanctuaire. Quelque 21 000 kilomètres de nature vierge répartis sur trois parcs nationaux – Chyulu Hills, Tsavo Ouest et Tsavo Est. Outre des grands félins (lions, léopards, guépards), le Tsavo abrite la plus grande population d’éléphants du Kenya : approximativement 12 500, essentiellement concentrés dans le parc national du Tsavo Est. Avec ses 13,747 km² (contre 6,586 km² pour le Tsavo Ouest), le Tsavo Est est le plus grand parc du Kenya. Néanmoins, seule la moitié sud du parc est ouverte au public. Au nord de la rivière Galana, la présence des braconniers et des forces armées à leur poursuite rend la zone dangereuse. Quiconque veut s’y aventurer doit obtenir au préalable une autorisation spéciale. Victimes du braconnage, les éléphants sont ici plus craintifs qu’ailleurs et ne se laissent pas facilement approcher. Mais au moins, ils se repèrent facilement dans les fourrés verts. Car ici, les éléphants sont rouges ! Comme partout ailleurs, les grands mammifères s’enduisent le corps de boue pour se protéger de la chaleur et lutter contre les parasites. Recouverts de latérite, roche riche en alumine et en oxyde de fer qui donnent au sol cette teinte rouge, les éléphants prennent la couleur de la brique.

En route vers l’inconnu. Plus sec et plus plat que son homologue ouest, le parc national du Tsavo Est s’avère plus propice à l’observation des animaux durant la saison des pluies (mars-avril). Facilement accessible depuis Mombasa, où nous étions fixés, il s’est vite imposé comme la destination idéale de safari. C’est donc avec des rêves de lions plein les yeux que Nolan, 4 ans, et Timéo, 2 ans, ont franchi un matin de mars l’entrée du parc national du Tsavo Est. Mais un safari, c’est comme une pochette-surprise : on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Et c’est ce qui rend ce type d’expédition si palpitant. Les girafes, les gazelles et les zèbres sont si communs et nombreux dans la savane africaine, que leur rencontre peut vite devenir banale aux yeux du visiteur qui ne rêve plus que de grands félins et de gros mammifères. En revanche, aucun parc, si riche en faune soit-il, n’offre la garantie de voir le big five, comme on l’appelle dans le milieu, à savoir le lion, le buffle, l’éléphant, le léopard et le rhinocéros, auxquels il faut ajouter le guépard. Avec un peu de chance, le visiteur verra l’un de ces six animaux. Les plus chanceux en verront plusieurs ou encore assisteront au spectacle d’une chasse ou d’une migration… mais ce qui est sûr c’est que tous repartiront avec leur petite anecdote à raconter.

Un sourire de bon augure. 26 mars 2014. 6 heures 30. C’est notre deuxième jour de safari. La journée d’hier a été assez avare en frissons. A deux reprises, nous nous sommes arrêtés pour voir au loin un couple de lions. Les scènes auraient pu être captivantes si nous avions pu les observer à l’œil nu. Mais ce n’était pas le cas. Quant aux éléphants, ils ont à peine daigné se montrer. Pour couronner le tout, la pluie s’est mise à tomber et nous avons terminé notre safari avec le toit ouvrant… fermé ! Que nous réserve cette nouvelle journée? Bientôt, nous croisons un troupeau de femelles éléphants avec leurs petits. Une famille d’éléphants est composée strictement de mères et de leurs enfants. C’est la femelle la plus âgée du groupe qui dirige. La matriarche connaît les routes migratoires, le rythme de saisons et les endroits stratégiques liés à l’eau et la végétation. À l’adolescence, lorsqu’ils ont atteint leur maturité sexuelle (vers 10 ans), les mâles quittent le groupe pour aller vivre de leur côté. Serrées les unes contre les autres, les mères et leurs bébés suivent d’un petit pas pressé leur matriarche qui ouvre la marche, un mètre devant, d’un pas lourd et balancé. Sur son visage rouge de boue, elle affiche un large sourire, comme dessiné au crayon. Tâche de naissance ou cicatrice d’un affrontement avec un braconnier ? Cette marque lui vaudrait-elle d’être respectée, comme si elle avait gagné sa place de chef de troupeau, au prix de sa souffrance? Quoi qu’il en soit, cette première rencontre donne le ton de notre journée.

La matriarche ouvre la marche

10 heures. Après un copieux petit-déjeuner, nous partons pour notre deuxième sortie de la journée. En ce tout début de saison des pluies, de larges étendues de savane dorée subsistent. Mais en allant vers le Nord, là où la montagne ferme l’horizon, la végétation regagne rapidement le terrain qu’elle avait perdu pendant tous ces longs mois de saison sèche. Les herbes poussent, les buissons prolifèrent, le feuillage des arbres se densifie. La pluie habille le parc de ses plus belles couleurs. Le ciel paraît bien pâle à côté des montagnes qu’on croirait bleues. Et sur la piste humide jusqu’au sang, la verdure tranche comme un pétale de coquelicot sur un lit de feuilles. Par endroits, la savane est tellement herbue qu’il faudrait avoir des yeux de lynx pour y distinguer un quelconque animal. Nous roulons plusieurs kilomètres sans croiser un seul mammifère (touristes compris !). Seuls les papillons jaunes qui frétillent par myriades au-dessus des buissons nous rappellent qu’une vie se cache dans cette savane endormie. Timéo les remarque. Il a de bons yeux. Ce n’est pas le cas de son frère. Mais à défaut d’avoir une bonne vue, Nolan possède un bon odorat. Les éléphants sont passés par là, comme en témoigne les crottes qui parsèment la piste. Je caresse l’espoir d’en croiser quelques-uns. C’est notre troisième sortie dans le parc et nous en avons vus très peu jusque-là. Le spectacle qui nous attend quelques mètres plus loin dépassera largement toutes mes espérances.

En ce tout début de saison des pluies, de larges étendues de savane dorée subsistent

 

En allant vers le Nord, là où la montagne ferme l’horizon, la pluie habille le parc de ses plus belles couleurs

Immobilisés au milieu du troupeau nous en voyons d’abord un, puis deux, puis des dizaines, puis des centaines ! Il semblerait que tous les éléphants du Tsavo se soient donné rendez-vous dans ce coin du parc. Bientôt, il nous devient impossible de continuer à rouler. Ils sont plus d’une centaine, peut-être même deux-cents, éparpillés de chaque côté de la piste. Ils marchent tous dans la même direction. Je ne saurais dire laquelle, tant il est difficile de se repérer dans l’immensité de ce parc. Mais une chose est sûre : la piste se trouve en travers de leur chemin. Deux autres véhicules de touristes se retrouvent immobilisés comme le nôtre au milieu du troupeau. Et manifestement, nous gênons ces éléphants. Bon nombre d’entre eux, les jeunes et les mères surtout, montrent des signes d’apeurement, d’inquiétude. Ils déploient les oreilles, dressent ou courbent la queue, grognent, barrissent. Un vrai concert ! Les vieux, eux, restent imperturbables. Faisant mine d’ignorer les véhicules qui leur font obstacle, ils les contournent et poursuivent leur marche d’un pas assuré. On dirait que rien ne saurait les arrêter de ruminer et c’est la bouche pleine d’herbe tendre que certains traversent la piste. Mis en confiance par leurs aînés, les éléphants traversent la piste les uns après les autres. Ils défilent devant nous, derrière nous, on ne sait plus où donner de la tête ! Les mères sont les plus hésitantes. Certaines se décident à traverser la piste, d’un pas pressé, tout en protégeant leur petit contre leur flanc ; d’autres attendent et ne passeront qu’une fois que la voiture ou le minibus se sera éloigné. Malgré mon excitation et ma joie, je n’en mène pas large. Les éléphants sont connus pour la violence de leur charge, et j’ai déjà entendu parler d’accidents en safari. Mais j’ai confiance en notre chauffeur qui semble bien connaître le terrain et agir avec prudence. De toutes les façons, nous sommes coincés. Pendant près d’une heure, nous restons là à observer la société des éléphants.

Une mère se décide à traverser la piste, protégeant son petit contre son flanc

 

Vivre un safari est une expérience unique, aussi excitante pour les petits que pour les grands

Avancer pour vivre. Cette migration est une occasion unique de voir rassemblés les mâles et les femelles. Habituellement, les mâles errent en solitaire ou à deux, tandis que les femelles évoluent en groupes. Une fois du bon côté de la piste, ils semblent tous sont plus détendus. Certains jeunes mâles osent même nous narguer. Défenses dressées, oreilles déployées, pattes écartées, ils se mettent en position de charge, reculent de quelques pas pour faire mine d’avancer, barrissent un bon coup… et s’éloignent. Pas de quoi avoir peur. Rien de moins que de jeunes audacieux qui veulent faire parler d’eux. Tout de même, c’est impressionnant. Tandis que certains infatigables poursuivent la marche, d’autres s’accordent une pause détente ou toilette, avant de continuer leur grand voyage. Plusieurs jeunes mâles s’entraînent au combat. Ils testent leur force sur un adversaire de leur taille. Aujourd’hui, ce n’est qu’un jeu, mais un jour, ils devront se battre pour de bon et montrer à la femelle qui est le plus fort, car c’est bien celui-là qu’elle choisit ! Certains s’aspergent de boue avec leur trompe. J’observe d’un air amusé un éléphant dont le front orné de boue sèche me rappelle celui d’un Hindou qui sort du temple. D’autres préfèrent se laisser picorer le dos par les pique-bœufs, comme on appelle ces petits échassiers blancs qui se nourrissent des parasites qui pullulent sur le dos des grands mammifères.

C’est la bouche pleine d’herbe tendre que certains traversent la piste

 

Cet éléphant au front orné de boue sèche me rappelle celui d’un Hindou qui sort du temple

 

Boue et pique-boeufs, les deux maître-mots de l’hygiène chez les éléphants

 

Les enfants sont ailleurs. Timéo somnole et Nolan est dans son monde, il joue. Nous avons beau insister pour qu’il regarde la scène, il se contente de lever la tête, acquiesce puis il retourne à son jeu. Il ne réalise pas que c’est peut-être la seule et unique fois de sa vie qu’il peut voir autant d’éléphants d’un seul coup d’œil. Pour ma part, je savoure. C’est une chance incroyable d’être là. Une de ces chances qui n’arrive qu’une fois dans une vie. S’il est bien quelque chose que l’homme ne peut pas prévoir, ce sont les réactions animales. Nul ne peut prédire à quel moment la lionne va se lancer à la poursuite de sa proie, ou quel jour les gnous se mettront en marche pour leur grand voyage annuel. C’est ce qui rend le spectacle d’une chasse ou d’une migration si extraordinaire. Comme dit Jiwa, notre chauffeur, pour avoir la chance d’assister à de tels spectacles, « you have to be at the right place on the right time » (« il faut être au bon endroit au bon moment »). Il ajoute  « today it is the elephant day » (« aujourd’hui c’est le jour de l’éléphant »). En vingt ans de métier, il n’avait encore jamais vu autant d’éléphants rassemblés. Il est aussi enthousiaste que nous.

Chaque année, en début de saison des pluies, guidés par leurs matriarches, les éléphants migrent au Nord du parc, vers les hautes terres du Tsavo, là où le sol résiste aux assauts de la pluie et où les visiteurs n’ont pas accès. Car là où nous sommes, la piste sera bientôt aussi détrempée qu’un boudoir dans un café. Dans la boue, qu’ils redoutent autant qu’ils aiment s’en asperger, les éléphants au corps lourd et volumineux s’enlisent, glissent, au point parfois de ne plus pouvoir avancer. Jiwa m’explique que pendant la saison des pluies, tous les chauffeurs des véhicules de touristes cherchent en vain les éléphants, mais ceux-ci restent introuvables.

Notre sortie de fin d’après-midi et celle du lendemain matin nous réserveront d’autres belles surprises. Mais le spectacle de la migration des éléphants restera sans conteste notre plus beau souvenir de cette escapade au Tsavo. Et l’une de mes plus belles rencontres animales.

Texte et photos Stéphie Guihéneuf (44)

INFOS PRATIQUES : Visiter le Tsavo Est (2h de route de Mombasa)
Les agences proposent des packages 2 jours 1 nuit ou 3 jours 2 nuits (étant donné la taille du parc, l’excursion à la journée – bien que possible – n’est pas conseillée). Le prix varie en fonction du type d’hébergement (lodge ou camping), du type de véhicule (4×4 ou minibus) et du nombre de personnes.
Je recommande l’agence Ketty Tour, très professionnelle et sérieuse.
Pour 3 jours 2 nuits à l’Ashnil Aruba Lodge (l’un des moins chers), en minibus (2 adultes et 2 enfants), nous avons payé 511 € par adulte (= 696 $) et 260 € par enfant (= 354 $) en pension complète, minibus avec chauffeur, entrées du parc comprises (55 € par adulte par 24h (75 $), 30 € par enfant par 24h (40 $)). Gratuit pour les moins de 3 ans.
Compter 200 € de plus par personne pour voyager en 4×4 et 60 € de plus par personne et par nuit pour un lodge de catégorie supérieure.

Cet article ne relate que deux des six sorties que nous avons fait dans le parc. Pour lire le récit des deux jours complets de safari, je vous invite à suivre ce lien vers l’article : Deux jours de safari au parc national de Tsavo Est.

 

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